
« Nébuleux et maussade, voilà comme l’avenir s’annonce… »
Mamie avait toujours le don pour m’accabler dans mes heures les plus joyeuses. Son regard demeurait perdu vers un horizon qu’elle seule devinait, et à la voir, en effet, il semblait bien sombre.
Elle prenait parfois des airs de démence, les yeux fixés dans un coin supérieur de la pièce, marmonnant de l’indiscernable, et tricotant un fil invisible entre ses doigts.
Son allure générale, sans sa théâtralité païenne, lui valait d’ores et déjà des qualifications médiévales.
« Sorcière ». « Sataniste ».
Je souris à relater ses mots, car elle en répondait toujours par un fou rire spectaculaire, parfois diablement communicatif.
Mamie est folle, à n’en pas douter. Mais elle a aussi toutes les bonnes raisons de l’être.
Pour commencer, elle aurait pris plusieurs fois la foudre. Être foudroyée une fois, est déjà une bonne raison, vous en conviendrez. Mais surtout, ses yeux ont vu. Ils ont vu ce que nous, nous ne voyons pas. Et vous pouvez me croire, son regard en dit long, bien plus long que nos battements de cils novices.
Mamie parle des yeux, et il en a toujours été ainsi.
Petite, elle venait près de mon lit le soir, pour me raconter une histoire avant de dormir, et je ne voyais que ses yeux sombres briller dans la pénombre. Une lueur légère en leurs centres, celle d’une flamme qui s’éteint. Elle faisait danser ses doigts autour de son visage, signifiant des armées de singes, ou des fleurs guerrières en croisade. Puis elle accompagnait le tout de bruitages, de grimaces.
Parfois c’est tout son visage qui s’émerveillait, les rides mouvantes, comme les lignes d’une mélodie en vibration. Je finissais toujours par m’endormir sans craintes, mais jamais sûre d’avoir compris l’histoire.
- « Tu m’entends biquette? L’avenir pue la merde, ça tu peux me croire! »
- « Oui Mamie, je sais. » Comme une récitation.
Agrippée à sa table, comme par peur de tomber, elle regarde « on ne sait quoi » sur son vieux poste, ne diffusant que de la neige télévisuelle depuis des années.
- « C’est l’heure de mon feuilleton! » dit-elle.
Feuilleton, dont elle seule connaît ou imagine la trame; voilà bien longtemps que nous aurions dû lui mettre une caméra à l’épaule.
Cependant Mamie est aussi coquette, malgré son grand âge. Elle se maquille tous les jours, en toutes circonstances. Mais n’ayant jamais voulu admettre avoir besoin de lunettes, les résultats de sa myopie sont affichés au rouge à lèvres sur son visage, comme un diagramme de statistiques.
Sa coquetterie, néanmoins, est des plus particulières.
Elle nettoie ses cheveux à la bière pour, soi-disant, éloigner les ondes magnétiques. Elle se parfume toujours avec une écorce qu’elle écrase chaque matin dans une assiette, avec de l’huile de noisette, pour finalement s’en enduire les chevilles, les poignets et le cou. Tout ce que je peux vous apprendre sur l’odeur, c’est que ça ne sent certainement pas la noisette.
Toujours habillée dans un style très bourgeois, elle doit en tout, posséder quatre tailleurs Chanel, qu’elle conserve cupidement depuis son époque d’aisance financière. Elle les alterne de temps à autres, quand elle n’oublie pas quelle était sa tenue la veille.
Mais surtout, Mamie porte constamment la totalité – et j’insiste sur la « totalité » – de ses bijoux en or, pour corrompre la Mort quand elle viendra la chercher, d’après elle.
- « De toutes les façons, ce n’est plus mon problème l’avenir, plus qu’une semaine à tirer! »
- « Mais qu’est-ce que tu racontes encore? Tu le sais très bien que tu vas tous nous enterrer, même le ciel a prouvé que tu es increvable. » Toujours comme une récitation.
- « Le ciel d’accord, mais pas la Vie biquette. Elle finira bien par reprendre mon énergie pour équilibrer son accomplissement, et quand il en est décidé ainsi, c’est ainsi et c’est tout. » Puis elle grogne: « Et tu m’emmerdes à la fin! J’ai 95 ans quand même, arrive jusque là déjà, et on en reparlera! » Elle finit, plus douce: « Tiens sois mignonne, sers-moi un petit calva, il est sous le canapé dans le salon. »
Je m’exécute, ayant renoncé à l’interroger sur le pourquoi du comment la bouteille de calvados est sous le canapé.
- « Et prends un verre dans le placard de la salle de bains. » crie-t-elle depuis la cuisine. Toujours pas de pourquoi, toujours pas de comment.
- « File de là le chat, ya rien à voir! »
Le chat. Ou bien devrions-nous dire les innombrables chats. Car il faut savoir que Mamie en a toujours un dans les pattes, et c’est rarement le même. Parfois elle le sort de son sac, comme un magicien ferait jaillir une colombe de son chapeau, et sous nos regards interloqués, elle ne répond jamais qu’un « T’occupes! ». Cela a toujours été ainsi avec Mamie, ne pas poser de questions est la meilleure façon d’obtenir des réponses.
Je me sers moi aussi un verre, puis je la regarde avec insistance, avant de lui demander:
- « Comment tu sais que tu vas mourir dans une semaine? »
- « Tu sauras toi aussi. »
- « Ce n’était pas ma question. »
- « Oui et bien tu en poses trop, des questions! Un jour ça va te porter le mauvais œil! » Elle boit son verre cul-sec puis ajoute: « Vous prenez pas trop le ciboulot pour les funérailles. Le corps enterré sans cercueil, le plus profond possible, sous une roche et c’est très bien. »
- « Oh bah oui, à t’entendre ça a l’air enfantin… »
Elle rit, et je ne sais pas très bien pourquoi. Puis demande:
- « T’as pas la nausée toi en ce moment? »
- « Si, comment tu sais? »
- « T’as l’œil jaune. » Elle sort des feuilles noires de sa poche. « Tiens, mâche ça pendant 3 jours avant de dormir, et si le premier jour ça te fait vomir, tu le mâches matin et soir. Compris? »
Comprendre est un bien grand mot, mais je ne trouve aucun jaune dans mes yeux; naïvement suspendue à mon miroir de poche.
- « Pas cet œil là, idiote. Le troisième. » dit-elle en riant.
J’étais pourtant sûre de n’en avoir que deux.
Je la regarde longuement siroter son verre, espérant qu’elle dise quelque chose, une vérité à déchiffrer.
Son téléphone sonne et elle me demande d’aller répondre, prétextant que c’est probablement pour moi. Toujours pas de questions. Elle a raison, j’en ai trop à poser.
Je décroche, mais aucun son si ce n’est l’écho de mes « Allo? ».
Je retourne au salon, ayant commencé de raconter le silence au bout du fil, mais je m’arrête brusquement. Une forte odeur d’herbe coupée a envahi la pièce.
Mamie a quitté son vieux poste des yeux, pour fixer encore le coin supérieur de la pièce, trônant maladroitement sur sa chaise. Elle a lâché la table.
Mamie ne marmonne plus l’indiscernable, et ne tricote plus de fil invisible.
Le chat est monté sur ses genoux sans qu’elle le chasse, et il la regarde en ronronnant.
Dans ses yeux il n’y a plus de lueur.
La flamme s’est éteinte, et elle s’est trompée dans la date.